Elle 24
Vers 22 h 30, un coup de fil. Ta mère est à l'autre bout. Elle demande à parler à sa petite fille et elle pleure. Je crois encore à une de vos manigances. Je lui dis qu'elle n'est pas là. Elle ne pleure plus, elle crie et elle m'accuse : « c'est ta faute, tu l'as tué. Il est mort. Il a fait exploser mon appartement. Je n'ai plus rien. C'est ta faute.»
Pour une fois, en rien je ne me sentais coupable. J'étais surprise, agréablement surprise et aussi, peut-être, un peu accablée. Mais pas de chagrin, non. Je ne ressentais absolument rien qui puisse ressembler à ça. C'est plus un sentiment de révolte. Un goût amer qui me reste en travers. Cette soif que jamais je ne rassasierai. Je ne pourrai plus jamais assouvir mon désir de vengeance. Mais… peut-être est-ce mieux ainsi ?
Malgré cette bonne nouvelle, j'ai un peu de mal à croire ta mère. Je savais de quoi vous êtes capables. Chez vous, le mensonge est inné. Je m'empresse alors de me rendre sur les lieux, sans trop croire les paroles de ta mère, tout en désirant ardemment qu'elles soient vrais. Et je ne voulais surtout pas rater l'occasion de voir le "spectacle" de mes propres yeux... Quand j'ai vu la route barrée, remplie de policiers et de pompiers, je me dis que peut-être… Peut-être que tu as péri. S'il pouvait en être ainsi. Tant pis pour ma vengeance. Tu ne me pourrirais plus la vie, mon but serait atteint. A ce moment précis, je ne voulais rien d'autre si intensément.
Mon regard se tourne mécaniquement vers les fenêtres de l'appartement de ta mère, il n'y a qu'un trou béant. Les carreaux des appartements voisins aussi sont cassés. La façade de l'immeuble est noire. Ta mère n'a pas menti, il y a bien eu une explosion. Mais étais-tu bien à l'intérieur ?
Je doute toujours. Il faut que je sache… Je me rapproche des pompiers et des policiers, pour voir si j'entendais ce qu'ils disaient… Je voulais être sûre que tu étais bien mort. J'avais du mal à le croire. J'avais appris à me méfier de tout ce qui, de près ou de loin, émanait de toi. C'est peut-être encore une de tes mises en scène. Tu es devenu un as, en la matière.
Il faut que je m'assure, que je me rassure. Et pour la première fois, depuis que je t'ai quitté, c'est volontairement que je me suis présentée à l'agent de police comme étant ta femme. Pas de quoi te réjouir. Je voulais lui soutirer des renseignements et pour cela j'étais même prête à jouer la "veuve éplorée". Mais je n'ai pas eu à le faire.
L'agent de police me confirme que tu avais ouvert les tuyaux de gaz et avais péri dans l'explosion. Il me dit que tu étais carbonisé et te voilà parti pour ton ultime voyage vers l'institut médicolégal. Seul comme le rat que tu étais. Comme je regrette que tu n'aies pas assisté à ma jubilation. Extérieurement, rien de bien profond. Mais dans ma poitrine, mon cœur faisait de bons, comme si il voulait s'envoler. Enfin, mon cœur se libérait de ses peurs et le monde était débarrassé d'une vermine. Tu jouais avec le feu, tu as péri par le feu.
Bravo ! Je te félicite. Je me dois de complimenter l'unique chose de bien que tu as fais dans ton existence. Même si je trouve encore que ta mort a été douce et que j'aurais tant voulu t'avoir étranglé de mes propres mains.
Sauf que je ne sais pas pourquoi je te raconte tout cela. Ou plutôt si. C'est viscéral, c'est ma façon à moi de me venger. J'aurai voulu que tu assistes à notre bonheur et, par la même occasion, à ta décadence. Mais… qui sait si ton esprit erre encore par ici et qu'impuissant tu puisses assister à ta propre chute et, du même coup, à notre bien être. C'est pour cela que je te raconte tout ça.
Tu avais raison, pour une fois, quand tu disais que je m'en sortirais et pas toi. Effectivement, le mort c'est toi et nous sommes là. Heureux, sans toi. Ceux que tu as connu enfants sont à présent des adultes merveilleux, des perles rares que tes souillures n'ont pas réussi à ternir. Et tu te retourneras dans ta tombe, en sachant qu'ils n'ont même pas encore foulé la terre de ta dernière demeure, là où est ta place. Ils ne savent même pas où ont été enterrés tes restes de chacal et ne veulent pas savoir, 7 ans après ta mort.
Que dirais-tu de savoir que bientôt il n'existera plus sur terre une seule trace de toi ? Même ton nom, duquel tu étais si fier, va disparaître à jamais. Il n'y aura plus Mr ou Mme H, ce nom a été renié. La dernière à le porter, dans quelques jours y renoncera à jamais. Elle l'effacera des papiers car dans sa mémoire il l'est déjà. Elle voulait bien prendre le mien à la place du tien mais on y a pensé trop tard. Elle portera le nom de l'homme qui, de sa douceur, a su apprivoiser son cœur.
Dans à peine quelques jours, la belle colombe à qui tu as voulu faucher les ailes va convoler. Ni toi, ni aucun des tiens n'est invité à la fête. Un autre que toi, un Homme digne de ce nom, la guidera vers l'autel, en lui donnant le bras. Lui ne te ressemble en rien. Il est fier de ma colombe. Il l'aime et la respecte comme sa propre fille. C'est à lui que tous les ans elle souhaite la fête des pères et le jour où il a entendu le mot "père", il a pleuré. Cet homme est celui qui aujourd'hui partage ma vie. Un prince de cœur et d'esprit. Il m'a offert un paradis encore plus grand que l'enfer dans lequel tu m'as plongé pendant tant d'années.
J'ai tout pour être heureuse. Seul le souvenir de tes actes me hante encore parfois. Pas le souvenir de ce que tu m'as fait à moi, non. Mais celui que tu as fait subir à mes enfants, au sang de mon sang.
Pour tous les coups que sur moi tu as portés, pour toutes les larmes versées, pour tous les moments de paix volés, pour touts les morceaux de pain reniés, pour toutes les humiliations subies, tu ne me dois rien. Je n'ai rien oublié de tes gestes. J'ai simplement appris à vivre avec, sans qu'ils me fassent mal. Mais pour ce que tu as fait aux enfants, s'il fallait pardonner, pour que tu sois en paix, sache que je ne le ferai jamais. Eux sont libres de leurs pensés, libres de te pardonner, mais moi, jusqu'à la fin des temps, je te maudirai.
Tu m'as rendue malade. Et tant qu'il y aura dans ma mémoire ton souvenir, malade je resterai. Je ne le sais pas encore, si à la fin de ce récit je serais entièrement guérie, si je trouverais la paix. Mais ce qui est certain, j'ai vidé mon grenier obscur. J'ai un peu vidé sur toi mon venin. Celui dont, par toi, je fus l'héritière.
Je t'enterre une seconde fois et je te confie en tant que locataire aux vers, pour me plonger dans les joies de ma nouvelle vie. Je vais tenter enfouir les souvenirs, dans l'émergence de mes désirs.
Tu es mort et avec toi s'éteint aussi ton nom. Ainsi soit-il."
Alni, alias L.R. (M.R.C.B.)
Retout à l'accueil

Commentaires
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le 21-08-2009 à 12:24:02
J'avais très peur de la fin de ton autobiographie. Aussi, tu peux imaginer combien je suis soulagée de savoir ce monstre mort. Plus jamais il ne pourra porter sa main sur qui que ce soit!
Et mon coeur déborde de joie de savoir que tu as trouvé l'Amour que tu mérites, et que ta fille va se marier. Quel bonheur de vous savoir heureux, ensemble!
Même si je me doute que ces souvenirs ne seront jamais effacés... Ils s'atténueront, avec le temps.
Ma chère Lina, mon amie, je t'embrasse et t'envoie toutes mes pensées d'amitié en cette belle journée d'été.
Séchât.
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le 21-08-2009 à 23:08:36
Je pousse un grand OUF.
Aujourd'hui je vous souhaite un très grand bonheur à toi et à tes enfants, vous le méritez après tant d'années de souffrances.
Même si ton récit est terminé, je reviendrais sur ton blog souvent, pour lire tes instants de bonheur.
Bonne soirée
Didier
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le 22-08-2009 à 17:30:52
Maintenant, tu vas pouvoir enfin vivre, goûter pleinement chaque instant avec ceux que tu aimes.
Comme Séchât, je sais bien que certains souvenirs ne peuvent, hélas, être effacés complètement, mais au fur et à mesure des années, quand on regarde en arrière, on s'aperçoit qu'ils se sont estompés pour n'être plus, à la fin, qu'un vague nuage aux contours incertains.
Je te souhaite beaucoup de bonheur, dans chaque précieux instant de ta vie et particulièrement lors de ce prochain heureux événement familial.
Je voulais aussi te remercier pour ta présence indéfectible dans ma vie et pour toutes tes touchantes attentions. Elles me vont droit au coeur et me portent, vraiment.
Je t'embrasse très fort,
Arc-en-ciel
le 24-08-2009 à 18:17:22
A quand la dédicace?
Bisous
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le 29-08-2009 à 18:31:04
À l’évidence c’est une écriture thérapeutique. Spiritualiser sa souffrance en l’écrivant, il n’est rien de plus sain, de plus humainement satisfaisant, puisque l’objectif est la clarification. Derrière tous les évènements accidentels de ton malheureux vécu vivait la p’tite flamme de l’essentielle interrogation. Ce Désir-là est toujours le plus fort quelle que soit la tempête. Le nourrir quand le navire prend l’eau, sans cesse et de tout bord, est évidemment le défi.
Il reste à vivre SANS HAINE, avec ce malade au fond de toi. Si tu as fais une première fois le pire des choix dis-toi qu’il t’a appris ainsi le bonheur véridique. Fais leçon positive pour l’oublier positivement. Sinon il te hantera, il t’embrouillera l’âme, il continuera de son âme malade à tarauder ta Vie. Nourrir cette haine serait le deuxième choix catastrophique de ta vie. Choix totalement coupable, qui te reviendrait : toute justification ne serait que prétexte. Arrête de maudire. Vit ce que la Vie t’a enseignée, dans une foi sans mélange. La vraie Vie se gagne, et alors l’authenticité se vit en plénitude. Ce qui n’est pas si commun.
Ton histoire nous a troublé par ta force dans tes aveuglements. Nul doute que l’humain porte une foutue dose de cécité, c’est pour ça que son Cœur ne cesse de chercher sa boussole. Maintenant que tu l’as tiens, bonne route à toi et aux tiens. Tu le mérites ÉNORMÉMENT.
JP
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le 26-09-2009 à 20:00:28
Je suis enfin revenue, hier soir, et j'ai lu toutes les autres pages. Moi qui d'habitude peine avec l'écran le soir par manque de lumière, cette lumière du soleil, et bien grâce à cette texture rose, je n'ai eu ni mal aux yeux ni ressenti aucune fatigue.
Mais terrassée par ma lecture, je n'ai pas pu écrire quelque chose à ce moment. Et aujourd'hui ce n'est guère mieux...Comment es-tu restée en vie, Lina, comment...
Je dois encore répondre à ton mail, je n'oublie pas non plus...A bientôt. Bonne soirée et bon dimanche.
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le 08-11-2009 à 12:49:49
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le 16-02-2010 à 19:18:03
Je n'ai pas eu ton parcours, non, loin de là, mais je me suis construite seule, comme toi... Nous portons tous notre croix et la tienne me semble bien lourde...
Je te souhaite bonne route Lina, un nouveau chemin s'est ouvert à toi, le bonheur te souris, savoures le jusqu'à la dernière goutte...
le 18-02-2010 à 15:01:41
je l'ai relu plusieurs fois mais je ne trouvais pas les mots, je voudrais implement te dire de laisser tomber le voile de l'oubli et de profiter maintenant de toutes les belles choses de la vie
c'est mon voeu pour toi.
tu m'as beaucoup fait pleurer en lisant tes écrits et je mesure combien je suis heureuse .
Je t'envoie mon sourire de tendresse
je savais que tu étais une femme forte et courageuse
passionnée et avide d'être aimée.
merci de ton témoignage , beaucoup se plaignent pour pas grand chose.