Elle 19


Un répit de courte durée car dès que M'sieur ne fut plus dans la chambre d'isolement, les coups de téléphone commencent. Rien que le retentissement de la sonnerie du téléphone fait sursauter Alni. De l'autre côté, lui n'arrête pas de pleurer. Demande pardon et promet ne plus recommencer : "S'il te plaît, j'ai besoin de vous voir…"

Bien sûr, c'est encore un mensonge. Il a besoin de cigarettes, tout simplement. Mais, encore une fois, Alni est prise au piège. Le piège du devoir conjugal. Elle se sent obligée de lui porter "secours". Et elle cède. Ce n'est pas tant d'avoir cédé qui pose problème à Alni. C'est d'avoir laissé son fils se charger de la besogne.

Tous les jours, après le lycée, il enfourcha le vélo et va pourvoir les besoins de M'sieur. Jamais sont fils n'a refusé de le faire ou même démontré une contrariété. Cependant, aujourd'hui, Alni est persuadée qu'il l'a fait à contrecœur, qu'il l'a fait pour elle, rien que pour elle. "Merci mon fils".

Comme si ce n'était pas suffisant, les week-ends, tous ensembles, ils partaient lui rendre visite. Ce n'est que maintenant, avec le recul, qu'Alni comprend le regard triste des enfants, lors de ces visites. Ils arrivaient, disaient bonjour, et repartaient dans le jardin. Alni, elle, restait à écouter les sornettes de ce fou.

Jusqu'à quel point peut-on être naïf ? Est-ce de la naïveté ou de la connerie ? Qui saura le dire ? Et la voix de la conscience se fait pesante aujourd'hui "Alni, quel calvaire, à celui déjà existant, as-tu rajouté à tes enfants ? "

Ces faits remontent à plus d'une décennie et, malgré le temps passé, Alni ne s'est toujours pas pardonnée. Elle ne se pardonnera peut-être jamais ! Alni est rongée par la culpabilité. Elle se sent parfois comme l'instigatrice de toute l'histoire… Elle se sent coupable.

Bien qu'ignorant tout du tourment que ses enfants enduraient depuis quelques temps, elle leur a rajouté une torture. Regarder le visage de leur bourreau, ce n'est pas chose facile, pour un enfant. Eux, non plus, ne l'ont sûrement pas oublié. Quoique, jamais un reproche, jamais une plainte… "Mes enfants, je vous demande pardon".

Malgré tous les déboires, Alni sourit. Ceux qui la connaissent diraient que c'est un sourire jauni, par les coups et la mauvaise vie. Mais les autres n'y voient qu'un sourire et c'est mieux ainsi.

Ces quelques jours à trois dans la maison ont un goût de paradis. Pas un mot plus fort que l'autre, pas de regards insidieux, pas de coups. Rien qui puisse prédire que les jours suivants les trois vont connaître l'enfer.

Cette maison où Alni a travaillé tant, où le sang a coulé, ne sera plus la sienne dans quelques heures. Tous les trois, ils devront partir, pour sauver ce qui reste de leur semblant de vie. Pas grand-chose, pour Alni. Le dégoût, l'envie de disparaître, c'est tout ce dont elle dispose, pour le moment.

Ils ne le savent pas encore, mais ce soir est le dernier de leur repas tranquille sur cette table. Alni se souvient du regard et des paroles de son fils, Marco, ce soir là. Alni venait de se lever de table et se dirigeait vers le garage pour fumer sa cigarette. A ces mots, elle se retourna :

"Maman, je me sentais si bien et maintenant que je sais qu'il sort demain j'ai peur" La tête basse de son fils et ce regard triste ont fait frissonner Alni. Elle entend ses mots, encore aujourd'hui.

"Comme tu avais raison, mon fils. Lorsque tu me disais : "Maman, c'est un malade. "Maman, il faut le faire soigner… Maman, il faut partir…"

"Maman a été anesthésié, mon fils. Elle ne voit rien, n'entend rien, n'existe plus. Et… pourtant, vous êtes là, je dois me réveiller, résister, mais j'ai perdu mes repères. Je ne sais plus ce qu'il convient de faire. Aveuglée par le souci de bien faire, j'ai tout raté. Moi aussi mon fils, j'ai peur. Je ne vis plus que dans la peur, qu'à travers le malheur. Suis-je damnée ?"

Alni est perdue. Il est tard. La nuit n'en est plus. C'est le petit matin et Alni n'a pas encore dormi. Toute la nuit elle pense et repense aux mots de son fils. Elle aussi a peur mais ne laisse rien paraître. Des milliers de questions lui torturent l'esprit. Comment va-t-il réagir ? Sera-t-il calme ? Aura-t-il réfléchi et compris ? A-t-il changé ?

Le jour tant redouté, est arrivé. Subitement le ciel semble s'assombrir et la terre paraît se dérober sous ses pieds. L'angoisse et la peur, sa seule compagnie du moment.

Le jour de sa sortie de l'hôpital psychiatrique, Alni a travaillé. Par contre, elle prend quelques congés pour les jours suivants. Elle veut être présente. Elle veut guetter, "prendre la température" après la sortie de Sieur cruauté.

Un jour maudit que ce 6 novembre 1996. A cette même date, il y a 14 ans, ils s'étaient mariés. C'est donc leur anniversaire de mariage. Et quel anniversaire.

Sieur bestialité est rentré dans l'après midi. Alni était au bureau et les enfants à l'école. Lorsque les enfants rentrent de l'école, ils trouvent la maison dans un état de saleté indescriptible.

C'est Sieur, la cause de ce désordre. Après sa sortie de l'hôpital psychiatrique, il rentre chercher sa voiture et retourne à l'hôpital chercher 2 filles, malades comme lui certainement, pour faire la "fête" à la maison. Une orgie à trois.

Ce qu'il fait de son corps le regarde, c'est le sien. Mais laisser les traces de cette orgie et obliger une jeune fille de 13 ans à tout nettoyer est criminel. C'est Fani qui le trouve à la maison avec les filles et qui a tout nettoyé, cuisine, salon, entrée, etc.… Comment a-t-il pu, le minable ? Il n'est rien d'autre que ça.

A son arrivée, Alni trouve la maison propre. Elle ignore tout ce qui s'est passé. Mais lorsqu'elle voit les mégots de "cigarettes" roulées dans le cendrier, elle comprend que la brute n'est pas dans son état normal. Lui fume des Marlboro et ce qu'il y a dans le cendrier ne l'est pas. En ce qui concerne l'état pitoyable de la maison, les enfants n'ont raconté à Alni que quelques mois plus tard.

Il ne dit pas grand-chose, seul son regard parle pour lui. Un regard fuyant. Son visage est inexplicable… les yeux rougis, le visage bouffi et les mâchoires constamment serrées, en disent long sur ses pensées. La colère est lisible sur son visage mais par quel miracle elle n'éclate pas ?

Alni pense que le mois de novembre est maudit. Les jours changent, les années aussi mais pas le mois. Novembre toujours ce maudit novembre, tantôt le 6, tantôt le 13…, comme ce 13 novembre 1995, dont Alni prendra connaissance quelques jours plus tard. Ce chiffre 13 qui revient comme une ritournelle.

Le soir, le minable passe en boucle la chanson de Céline Dion "Pour que je t'aime encore". Depuis Alni ne peut plus écouter les paroles de cette chanson, "désolée Céline".

La nuit passe sans trop de dégâts mais les heures suivantes vont donner une explication à ce calme. Au matin, sans dire un mot, Sieur part. Il revient quelques heures plus tard avec un nouveau téléviseur, puis repart. Alni ne sait pas où il est parti et ne veut pas le savoir. Quelque chose lui dit qu'il va exploser aujourd'hui.

Alni assemble tous les papiers importants : livret de famille, fiches de paye, etc. dans une chemise et elle les cache sous le meuble de l'entrée, afin de pouvoir les prendre en vitesse lors d'un éventuel départ forcé.

Les principaux documents réunis, Alni profite de l'absence de Sieur pour aller voir une assistante sociale en urgence.

Alni est déçue de cette rencontre. Tout ce que l'assistante sociale a su lui dire c'est "si vous travaillez, on peut vous aider. Autrement, nous ne pouvons rien pour vous." Alni cherchait un abri. Quelque part où aller avec ses enfants. Quelque endroit pour se protéger…

De toute évidence, l'assistante sociale ne pouvait rien pour Alni. Elle décide donc de mettre un terme à l'entretien et court chez elle.

A son arrivée, Sieur était déjà là. Elle ne le voit pas, elle entend seulement la musique à fond dans le garage. Il est dans sa voiture. Alni tremble, perd son raisonnement, elle a peur. Elle connaît bien cette façon de faire. Après la musique, il a pour habitude de faire du "tambour".

La porte du garage donnant sur la cuisine s'ouvre. Il entre, tend un papier à Alni et il s'en retourne dans le garage.

Alni est effrayée et n'arrive pas à bien lire ce qu'il y a d'écrit. Elle lit et relit …"Tu dois partir chez ta sœur pour quelques temps. J'ai besoin de réfléchir. J'ai besoin de rester seul. Tu pars avec ton fils et tu laisses ma fille…"

Encore une fois, la folie envahi son esprit, il veut rester seul, il veut avoir le champ libre. Alni a le pressentiment que cette demande n'est pas correcte. Il dit vouloir rester seul pour réfléchir et en même temps avec sa fille. Pourquoi ?

"Oui je pars mais avec les enfants, pensa Alni". "Quelle que soit les intentions sordides qui traverse ton esprit, tu ne les assouviras pas". "Je te le jure".

Alni doit partir mais ne sait ni où ni comment, pour l'instant. Elle doit se rendre chez le dentiste, elle a rendez-vous. Une aubaine, le commissariat est accolé. Avant le rendez-vous chez le dentiste, Alni se rend à la gendarmerie et demande à ce que les gendarmes appellent l'école des enfants pour les prévenir de ne pas rentrer à la maison. Trop tard, ils étaient déjà partis.

Son rendez-vous terminé, Alni n'a qu'une envie, rejoindre son domicile, chercher ses enfants. Elle doit cependant attendre un peu chez les gendarmes pour qu'ils l'accompagnent chez elle. Et comme les gendarmes veulent être en nombre suffisant, connaissant la bête, l'attente s'est un peu allongée dans le temps.

A son arrivé, c'est la panique. Sur place il y a déjà sa sœur et son beau frère. Alni n'avait pas averti sa sœur, comment est-elle ici ? C'est J.P., lui-même, que l'a appelé en disant "vient récupérer ta sœur". Mais dès leur arrivée, J.P. menace de les tuer, il a un grand couteau à la main.

La sœur d'Alni tente de parlementer avec le fou dans le garage, tandis que les enfants récupèrent quelques affaires sans qu'il s'en aperçoive et le beau frère les charge dans la voiture.

Les enfants sont paniqués. Leur visage est livide, blanc comme neige. Il hurle. Même à la vue des gendarmes, il ne se calme pas. "Tu as été les chercher, sal…". "C'est pour ta carte bleue ?" Et il lui jette à la figure sa carte bleue qu'il lui avait pris il y a de cela quelques jours.

Dans un drap servant de valise, quelques affaires amassées à la va-vite et ils partent. Mais si Alni croit être libérée, trouver le repos, elle se trompe bel et bien.

Les jours à venir vont être pour elle les plus difficiles de son existence. Un mot. Un seul. Un tout petit mot d'à peine trois lettres, va faire basculer toute sa vie. Les 14 années de coups, de faim et d'humiliations, ne sont rien à coté de ce qu'elle va entendre. En quelques minutes, elle va vivre le plus grand des ses cauchemars. Celui qu'un jour elle a cru voir et qu'elle a aussitôt refoulé. Celui qui lui dévorera l'existence et que ses enfants ont vécu.

Ce 16 décembre de l'an 1996, le cœur d'une mère a été saigné à vif, il a été anéanti à jamais.


Suite



Article ajouté le 2009-08-08 , consulté 52 fois

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