Elle 18
Ce calme apparent qui règne dans la maison ne tiendra pas. Alni le sait. Non seulement il a raté son examen mais, pour lui, cet avortement est un affront. Il perd la face, comme il dit. Bien que chez lui la face n'ait jamais existé. Mais ça il n'est pas assez intelligent pour le savoir.
Dans une dernière tentative, razmokette emmène Alni chez sa sœur qui vient d'accoucher… C'est pathétique, il pleure devant les siens… et de force ils "jettent" le nouveau né dans les bras d'Alni. Pour l'attendrir, surement. Peine perdue, Alni a la sensation de ne plus avoir de sentiments.
Alni passe les tests et les visites nécessaires à l'avortement. Contre toute attente, razmokette l'accompagne à chaque fois. Ils n'échangent pas de mots. Seul son regard noir, étonnant pour quelqu'un aux yeux verts, dit à Alni que la tempête qui va s'abattre sur la maison sera terrible, la plus dévastatrice de toutes. Pourvu que cette tempête ne tombe que sur elle, pourvu que les enfants n'en sortent pas imbibés.
Juin 1996. Le printemps dans quelques jours prendra du repos. L'horizon offre de belles journées ensoleillées, présageant un bel été, mais Alni ne voit que des nuages noirs. De terribles nuages chargés de colère, qui planent sur elle et ses enfants. Razmokette passe ses journées à boire.
Il y a des jours où l'existence a un goût amer, un goût de mort. Des jours comme celui-ci. Un jour, pour le commun des mortels, pareil aux autres, mais pour Alni c'est le jour où elle doit assumer son choix.
Certes, un choix conscient et presque libre, mais un choix qui concerne un autre être. Alni est mortifié. Estimer et décider le sort des autres, c'est horrible à assumer.
C'est ironique, quand pour un souci de protection on décide "délibérément" de permuter la souffrance en mort. Pendant une seconde, Alni vacille. Les doutes l'envahissent et son cœur saigne, du sang invisible de l'agonie. "Est-ce le bon choix ?" "Ai-je le droit ?" "… Et si la situation changeait ?".
Il lui a suffit de regarder bien en face cet homme, pour comprendre que rien ne changerait. Toutes ces années passées à ses côtés, Alni a espéré, cru et rêvé, mais rien n'a jamais changé. Chaque jour qui passe, il devient de plus en plus violent, de plus en plus lâche. Quelle erreur a-t-elle commise, pour supporter cette pénitence ?
Pourquoi doit-elle assumer les fautes de cet homme ? Soit Alni est damnée, soit c'est le prix à payer, pour les années passées à sommeiller aux côtés d'un homme tombé à terre, qu'elle voulu relever. Si, à cet instant, Alni pouvait transmuter le châtiment, rien qu'une fois !
C'est l'heure, tel un condamné à mort qui part vers l'échafaud, Alni part vers cet hôpital. Dans son cœur la douleur, dans sa tête l'espoir. Un espoir vide de sens, comme sa tête. Sa seule conviction, un être de moins à souffrir, un être que cet homme ne manipulera pas comme un pantin, au gré de ses envies et ses délires.
Malgré tout, c'est Alni la seule responsable de cette situation, elle le sait. N'est-ce pas elle qui a choisi de nouer un lien avec cet homme ? N'est-ce pas elle qui reste à ses côtés ? Alors, elle se doit d'assumer ses actes, aussi difficiles soient-ils.
Pendant toutes les heures passées à l'hôpital, Alni reste muette. Dans sa tête règne la confusion. Elle est dans cet endroit pour, soit disant, sauver une vie. A-t-elle oublié qu'il y a deux autres en péril ? Là-bas, non loin, dans son chez soi, avec un monstre. Et… les doutes reviennent, si elle était une mère indigne ?
L'infirmière arrive, tout sourire. Ce sourire, si gentil, lui fait mal. Pourquoi ? Elle va l'endormir … Alni, une dernière fois, a une pensée pour ses enfants et, désire ne plus se réveiller, veut mourir.
Elle n'est pas morte, elle se réveille et se souvient de sa dernière pensée… que c'est lâche, de la part d'une mère, de vouloir terminer sa souffrance en laissant ses enfants derrière. Et bien oui, elle aussi a ses défauts. Il faut vivre avec, les assumer.
C'est l'heure de partir, il devait venir la chercher, il n'est pas là. Aucun problème, Alni est décidée à partir sur l'heure, elle ira à pied. Alni prend ses affaires et descend. Lorsqu'elle traverse le parking de l'hôpital, elle aperçoit Fani. Lui n'est pas loin, saoul comme à l'accoutumé. Alni n'est pas rassurée, vu son état, néanmoins, elle entre dans la voiture, elle veut au plus vite regagner la maison, comme pour se rassurer que rien d'horrible n'est arrivé.
Depuis sa sortie de l'hôpital, un après-midi de juin 1996, Alni vit par procuration. M'sieur ne fait rien de ses journées, à part boire et écouter de la musique. L'atmosphère est de plus en plus pesante. Au loin, l'orage gronde, Elle éclata en cette fin de journée d'octobre 1996. Alni ne saura vous dire, quand et comment elle a éclatée. Sa mémoire est brouillée, ses souvenirs ramollis.
Si, depuis le début le l'histoire, Alni a volontairement omis de relater en profondeur certains événements, tel que son viol ou certains passages trop durs à exprimer dans sa vie de couple, par pudeur ou pour ne pas s'en remémorer, ce n'est pas le cas ici. Ici, de ce soir là, elle n'a qu'un vague souvenir. Est-ce la mémoire qui se protège ? Elle ne sait pas vraiment. Ce qui est certain, ses enfants non plus ne s'en souviennent pas.
Ce soir d'octobre, avec ses enfants, Alni a fuit sa maison. Elle se retrouve chez les gendarmes, elle ne sait pas comment. Juste un souvenir de beaucoup de lumières et de quelques questions des gendarmes. A-t-elle tout expliqué aux forces de l'ordre ? Aucun souvenir. Tout ce qu'elle sait, ce soir, elle a porté plainte contre cet homme. Avec la peur au ventre, puisque si elle et les enfants devaient regagner le domicile, ils seraient massacrés.
A l'époque, pas si lointaine que ça, "l'époux pouvait porter plainte pour abandon de domicile", les femmes étaient donc contraintes de rentrer chez elles, après avoir porté plainte contre leur compagnon, ce qui n'arrangeait pas leur condition. Mais les gendarmes, pense Alni, ont assez bien saisi la situation, puisqu'ils lui expliquent qu'avec la plainte ils ouvriront une enquête qui couvrirait Alni.
"Pour cette nuit, nous allons vous mettre à l'abri". Cette phrase, Alni s'en souvient très bien… Et… qui protégera Alni et ses enfants, les jours suivants ?! Les gendarmes poursuivent : "avez-vous où aller ?"
Alni, dans un premier temps, se souvient, avoir dit non. Elle n'a rien sur elle, pas d'argent, pas de papiers, rien. Mais elle a les enfants. "Pas de famille ?" "Si j'ai une sœur sur Paris". Alni ne se souvenait même plus avoir une sœur. Alni a certainement communiqué le numéro de téléphone de sa sœur aux gendarmes, puisqu'ils le composent.
"Bonsoir, Gendarmerie Nationale. Vous êtes Mme M ... ?" "Votre sœur est dans nos locaux, pouvez-vous l'héberger pour la nuit ?"
De cette journée, Alni n'a qu'un souvenir flou. Elle se souvient vaguement d'être dans les locaux de la gendarmerie, rien d'autre. Pas de souvenir non plus, du trajet de plus de 30 kilomètres parcouru en taxi.
D'après sa sœur, Alni, accompagnée de ses enfants, est arrivée à Paris après minuit, en taxi. Cette nuit, a-t-elle dormi ? Aucun souvenir. Tout ce dont elle se souvient, la peur.
C'est avec cette même peur que le lendemain elle retourne chez elle, accompagnée de sa sœur, pour prendre quelques affaires, pour elle et les enfants. Rien qu'à l'approche de la rue où se situe sa maison, le cœur semble vouloir déserter sa poitrine. Tout son corps tremble. Quand elle sort de la voiture, elle tient à peine sur ses jambes.
Elles ont préféré garer la voiture loin de la maison. Elles ont peur. La maison est encore à quelques mètres et Alni n'a pas besoin d'avancer plus pour comprendre qu'il y a danger à s'approcher de la maison. De loin, elle entend les cris. Il n'y a pas eu d'accalmie, pendant son absence. Alni ne peut rentrer dans sa maison. Elle retourne à la gendarmerie. Suivant les dires des gendarmes, ils étaient intervenus à plusieurs reprises dans la nuit.
Comment Alni ne peut-elle pas avoir peur, si même les gendarmes veulent être à plusieurs face à ce dément. Après moult demandes des gendarmes, l'aliéné ouvre la porte. Il est défiguré, ivre ou drogué.
Les gendarmes s'approchent pour parlementer mais M'sieur les agressent et va jusqu'à déchirer l'uniforme de l'un d'eux. Les gendarmes ont, semble-t-il demandé des renforts et l'appui du médecin de famille, le docteur Tran.
Commence une sorte de combat entre les gendarmes et le forcené. A la vue d'Alni, il devient encore plus furieux. Il veut aller en direction d'Alni en tentant de repousser les gendarmes qui lui barrent le chemin. Rien que ce regard jeté sur Alni, froid et furieux à la fois, suffit à la faire frémir. Alni est effrayée. Sur le conseil des gendarmes, elle se retire plus loin, dans la rue.
Les forces de l'ordre n'ont pas réussi à le neutraliser. C'est Tran, pourtant plutôt de petite taille, qui réussi à le plaquer au sol. Incontestablement, les arts martiaux y sont pour quelque chose.
Alni fait les quatre cent pas dans la rue. D'autres voitures de police arrivent et le docteur part. Sur le chemin du retour, lorsque Tran, de sa voiture aperçoit Alni, il lui fait signe de s'approcher. Alni ne sait pas ce qu'il lui veut et s'approche. Elle l'entend dire "Je comprends maintenant le pourquoi de votre visite à mon cabinet" "Vous auriez dû me le dire, c'est un fou" "Vous serez tranquille pour quelques temps, il va être interné "aux oliviers". Le docteur part et souhaite bonne chance à Alni. Il a raison, elle en aura besoin.
Le semblant d'homme est donc transporté par les policiers à l'hôpital psychiatrique. Alni va pouvoir rentrer chez elle mais elle est effrayée à l'idée qu'il puisse s'enfuir de l'hôpital.
Lorsqu'Alni rentre dans sa maison elle n'y trouve que désolation. Tout est dévasté, même les murs ont des trous. Les sanglots envahissent Alni, sans qu'elle puisse les éviter. La sœur d'Alni doit repartir mais Alni ne repart pas avec elle. Il faut nettoyer la maison.
Alni et ses enfants nettoient pendant des heures. Pour éviter de faire de la peine à ses enfants, Alni essaie de retenir ses larmes mais elles jaillissent des yeux toutes seules, comme pour laver ce sol immonde.
Tant pis pour les bibelots cassés, tant pis pour les murs défoncés. Il aurait pu tout casser… mais pas cette petite main en terre cuite qu'Alni gardait comme un trésor. C'était l'empreinte de la petite main de Fani, faite en petite section de maternelle et Alni la gardait depuis. Jamais elle n'aurait voulu s'en séparer, pour rien au monde, et voilà qu'elle est en miettes.
Alni sépare des autres débris et ramasse un à un les petits morceaux de cette petite main. Le premier cadeau de sa Fani n'existe plus.
Dans un premier temps, Alni ne jette pas ces petits morceaux, elle les garde, comme pour se rassurer que Fani est bien là. Mais le lendemain ces petits morceaux lui font rappeler la furie de cet homme et Alni est déchirée entre l'envie de les garder et celle de les faires disparaître.
Alors, dans un geste aussi rapide que l'éclair, une dernière fois, Alni prend un à un chaque petit morceau de cette petite main, leur fait un bisou, et dans le silence de sa voix demande pardon à sa fille, ferme les yeux et les jette. Depuis, chaque pièce en terre cuite lui fait penser à la petite main de sa Fani.
Les enfants semblent être apaisés. Alni a confirmation par l'hôpital que le bourreau est enfermé en chambre d'isolement, elle aussi retrouve un semblant de paix.
Suite


Commentaires
Séchât site : sechat.blog4ever.com/blog/index-147496.html | le 07/08/2009 à 16:05:42Bonjour Lina,
Merci de ton passage sur mon blog aujourd'hui, et merci pour ces jolis vers que tu y a déposé.
Je viens de lire ce chapitre, et le précédent. Je suis désolée que tu aies eu à passer une épreuve aussi douloureuse qu'un avortement. Ce n'est que mon humble avis, mais je trouve que tu as été courageuse et que tu as fait ce qu'il fallait.
Et je t'admire beaucoup pour avoir eu le courage de porter plainte. Je savais déjà qu'avant, les femmes battues n'avaient pas les mêmes droits et moyens de se défendre qu'aujourd'hui, mais en te lisant, je me rend mieux compte de la façon dont ça pouvait se passer. Porter plainte, et devoir retourner chez soi ensuite? C'est de la folie!
En tous cas, je me sens soulagée de savoir qu'il est enfin reparti à l'hôpital psychiatrique. Mais pour combien de temps? J'espère qu'il n'aura pas pu en sortir!
Je te souhaite de passer un doux week end. Pour ma part, je serai absente jusqu'à mardi, je vais rendre visite à de la famille.
Je t'envoie un grand sourire, et des bises. A bientôt!
Amitiés,
Séchât.
dimdamdom59 site : dimdamdom59.bloguez.com | le 07/08/2009 à 16:07:52
Je reste muette, si je savais que cette histoire n'était pas la tienne, je te demanderai avidement la suite, mais c'est ton histoire et je te dois le respect et la discrétion.Mais tout doucement, je me sens soulagée.
Je t'embrasse Lina!!!
Domi.
livia site : livia.blog4ever.com | le 07/08/2009 à 22:30:59
Bonsoir Lina,
Comme tu as dû te sentir seule et perdue ! Mais finalement, tu as fait ce qu'il fallait.
Chacun sait, au fond de soi, ce qu'il convient de faire en telle ou telle circonstance. C'est une question de survie. Pour soi et pour ceux qu'on aime. Et tu as su, à un moment donné, ce qu'il fallait faire.
J'ose espérer qu'après cet épisode douloureux, tu n'as pas eu d'autre mauvaise surprise et que tu as pu enfin trouver la paix.
Je te souhaite une bonne soirée, mon amie.
Bisous,
Livia
petitcochon le 09/08/2009 à 00:38:39
Tu as fait ce qu'il fallait. Il en faut du courrage.
Didier