Elle 17


Cependant, les douces et mélodieuses notes parfois Alni ne peut les entendre. Elles ont certainement été bien plus nombreuses, mais, pour entendre l'accord d'une mélodie, il faut de l'harmonie. Une connexion entre les notes et l'esprit. Alni a déconnecté.

Quand Alni rentre chez elle, le sang se glace dans ses veines et elle meurt. Pour ne revivre, à nouveau, que le lendemain, à l'heure de quitter cet antre de malheur. C'est comme si Alni avait deux vies. L'une monotone, inexistante, chez elle, et l'autre à l'extérieur où elle vit elle respire et peut-être même qu'elle aime.

A son travail, Alni a rencontré quelqu'un qui l'écoute, qui lui démontre de l'affection. Peut-être même qu'ils s'aiment… C'est, pour l'instant, un amour platonique et pour Alni c'est suffisant. Elle a seulement besoin d'un peu de réconfort, d'un peu d'air pur, loin de cet homme qui massacre son existence, jour après jour, heure après heure. C'est exquis, de se sentir vivre, d'exister…

Mais Alni se maudit, de vouloir se sentir vivante. Elle se croit indigne de toute fantaisie. Comment peut-elle se donner le droit d'une vie à l'extérieur, tant que ces enfants sont à "l'intérieur" ? Est-elle une mère indigne ? Est-elle un monstre ? Ô désespoir, ô malheur.

"Toi l'omnipotent, omniscient, l'omniprésent…, où es-tu, que fais-tu ?" "Pourquoi n'entends-tu pas, lorsque je t'appelle ?" "C'est donc ça, les hommes à ton image ?" "Je te fuis, je t'oublie" Je haïs.

Comme si un malheur ne suffisait pas, voilà un nouveau qui s'ajoute. Alni est enceinte. Elle ne peut pas, ne veut pas, garder cet enfant. Peu importe ce que lui coûtera cet affront, elle avortera.

Jeune fille, Alni était "contre" l'avortement. Education chrétienne oblige. Aujourd'hui, elle pense que l'on ne peut être ni "pour" ni "contre". Pas parce qu'elle a eu recours à la pratique de cet acte, mais parce que c'est un droit fondamental de laisser à chacun le libre choix sur sa vie, sur sa santé, sur sont intégrité physique et sa liberté de conscience. A chacun son autonomie morale. Nul ne peut, ni doit, intervenir dans la conscience d'autrui.

Alni a pris sa décision, en toute conscience. C'est une décision difficile, sans possibilité de retour, mais elle n'a que cette alternative. Est-elle juste ? Peut-être pas. Mais c'est la seule qui s'offre à elle, en ce moment. La plus adéquate pour parer à la situation.

Malgré sa répulsion pour l'acte, elle avortera et nul ne pourra l'en dissuader. En aucun cas, elle ne pourrait vivre, en sachant qu'un autre être sans défense serait la proie de cet être immonde.

Et pourtant, cette décision va être lourde de conséquences, d'autant plus que M'sieur a loupé son examen. Tout le monde, sans exception, va payer pour ses erreurs à lui. Tant pis, cette fois, Alni ne reculera pas.

Elle fait part de sa grossesse et de son intention d'avorter à M'sieur. Une grossière erreur mais elle ne peut faire autrement. Il est à l'affut de tous ses faits et gestes. Lorsqu'il entend le mot avortement, une véritable guerre commence. Une guerre sans trêve, qui donnera naissance à un vrai cauchemar et à l'explosion de tous les secrets, jusque là inconnus d'Alni.

Si, jusqu'ici, la maison avait des allures d'un enfer, à partir de ce moment, elle aura les allures du néant. Son regard est injecté de haine, ses yeux sont rouges, au coin de ses lèvres une bave blanchâtre et ses poings toujours fermés. Un monstre, assoiffé de vengeance et de sang.

"La lavette" est tantôt coléreux, tantôt anesthésié par les nombreuses bouteilles de whisky. Alni a pris une décision, elle n'en découd pas. Même si "lavette" rivalise d'idées pour la faire changer d'avis.

Un soir, vers une heure du matin, emplit d'alcool, il arrive à la maison avec 3 des ses amis. Leur mission était convaincre Alni de ne pas avorter. Il est tellement lâche. Pense-t-il faire peur à Alni avec ses copains ? Alni n'a jamais su ce qu'il a raconté à ses amis, ni ce qu'ils savaient.

Etaient-ils au courant de la situation ? Savaient-ils ce qu'ignorait Alni ? Alni ne le sait toujours pas, aujourd'hui. Et elle se pose toujours la question, pourquoi l'un deux lui dit : "Parfois, pour blaguer, nous disons à " razmokette" -c'est le surnom que ces amis lui on donné- qu'il a beaucoup de chance d'avoir 2 femmes à la maison et une si jolie famille."

Que voulait-il dire par "deux femmes à la maison" ?! Pendant que ces hommes parlent à Alni, razmokette dit qu'il va dire bonsoir à sa fille, elle dort dans sa chambre. Quoi de plus normal ? Pensa Alni. Il va de la cuisine à la chambre en titubant, cognant d'un côté et de l'autre du couloir, il tient à peine debout. Même les brumes de l'alcool, ne lui avaient pas fait oublier ses instincts malsains.

Ses amis, que comprirent-ils ce soir ? Pourquoi lui disent-ils, "Tu ne restes pas ici ce soir. Tu viens avec nous, c'est mieux pour tout le monde." Il a beau dire non, ils ne l'écoute pas et s'y prennent à trois pour le faire sortir de la maison. Dès qu'ils arrivent près de la voiture, de force, ils le font rentrer dans le coffre et ils démarrent. Pourquoi, dans le coffre ? Mystère.

Quatre heures du matin. Alni se réveille en sursaut. Elle entend un son faible de musique. Elle se lève, cherche dans la maison, rien. Elle se rend compte que le son vient de l'extérieur. Alni regarde par la fenêtre de la cuisine Il est là, dans sa voiture garée devant la maison, et il écoute de la musique.

Le son est certainement à son maximum, pour qu'elle puisse l'entendre de sa chambre alors que les vitres sont levées. Il y a tellement de fumée à l'intérieur qu'on le distingue à peine mais Alni comprend qu'il pleure, encore ses larmes de crocodile. C'est sans doute l'whisky qui lui sort par les yeux. Alni part se coucher. Elle ne dort que d'un œil, elle a peur, mais il ne rentra que vers 6 heures du matin. Il ne dit rien. Seuls ses yeux parlent, ils ressemblent à une bille striée de rouge.

L'atmosphère devient pesante, les nuages gris virevoltent au noir. Petit à petit, l'air s'emplit de rage et l'orage ne tardera pas à éclater.

Afin d'atténuer le conflit, Alni évoque ses problèmes de santé, pour "justifier" l'avortement. C'était proche du mensonge, Alni le sait. Elle pouvait, si elle le désirait, mener cette grossesse à terme. Cependant, pour elle tous les moyens sont bons, pour ne pas envenimer plus la situation et elle ment.

Mais c'était sans compter sur l'obstination malveillante de razmokette. Puisqu'il se croit un homme, il ne va tout de même pas se laisser malmener par une femme, sans réagir. Il prend donc rendez-vous chez leur médecin de famille et s'empresse de l'annoncer à Alni.

Il jubile. Déjà, il pense avoir gagné la bataille. Dans son esprit étroit, il pense qu'Alni va se laisser convaincre par les belles paroles du médecin. "Ne jubile pas. L'Alni que tu as connu est morte."

Toujours par souci d'un semblant de paix, Alni tente, depuis son bureau, de joindre par téléphone le médecin, pour lui expliquer la situation. Le médecin est impossible à joindre. Elle va devoir affronter la situation à froid. Elle ne fera pas marche arrière, elle tiendra bon.

C'est aujourd'hui, le fameux rendez-vous. Non sans crainte, Alni se rend, accompagnée de razmokette, chez le médecin. Alni est présente de corps mais absente d'esprit. Tran, le docteur, parle mais elle ne l'écoute même pas. Sa décision est prise, rien ni personne ne la fera changer d'avis.

Alni comprend, c'est le rôle du médecin, son essence même, de sauver des vies et non pas de les détruire. Elle comprend son long discours et son argumentation, mais c'est peine perdue. Cependant, Alni ressent un profond besoin de parler. Comme si elle avait besoin de justifier son choix, pour amoindrir sa peine.

Alni aurait voulu lui faire un signe, pour qu'il comprenne la raison de son choix. Ce choix qui ne lui fait pas plaisir, mais que la situation désespérée dans laquelle elle se trouve le lui inflige. Elle ne peut pas lui parler, alors, elle reste muette jusqu'au moment où le docteur s'adresse à elle : "Vous savez, maintenant il y a des moyens pour vous aider. Même avec vos problèmes de santé, vous pouvez mener la grossesse à terme".

Razmokette esquisse un sourire… «Tu rêves, si tu cois avoir gagné!»

"Je le sais parfaitement, docteur. Mais moi seule supporterai les conséquences, les désagréments et nul, mieux que moi, connaît mes capacités intellectuelles, physiques et matérielles."

Le médecin acquiesce et razmokette fulmine. La colère se lit dans ses yeux. De retour à la maison, Alni s'attendait à être battue, ce ne fut pas vraiment le cas. Voyant que rien ni personne n'arrive à faire Alni changer d'avis, razmokette se ravise et essaye la manière "douce."

"C'est à cause de ce que j'ai fait à Fani, que tu ne veux pas le garder ?" Alni pense qu'il fait allusion au jour où il a massacré Fani, pour des simples rayures sur la voiture.

Alni, Alni, toi qui sait qu'il n'a jamais de regrets ou de remords, tu aurais pu t'en douter que quelque chose ne tournait pas rond.

"C'est notre dernière chance, cet enfant sauverait notre couple"

A ces mots, Alni a envie de vomir "sauver notre couple" Quel couple ? Le couple n'existe plus. Un couple se fait à deux, elle a toujours été seule. Alni ne veut plus sauver le couple. Depuis des années, elle n'a fait que ça et le couple n'a jamais existé. Elle veut préparer son départ, avec précaution et minutie, sans éveiller les soupçons.

«Pas cette fois-ci, tu ne m'auras pas. Je suis lasse d'être humilié, piétinée, anéantie. Ca suffit, tu resteras avec tes fausses larmes, tes faux discours, tes faux amours. Je suis fatiguée d'être le remède à ton ennui, fatiguée d'être le clown de tes envies.»


Suite



Article ajouté le 2009-08-06 , consulté 42 fois

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