Elle 14


Alni regrette le temps où elle allait chercher les enfants à l'école, leur préparait le déjeuner et à nouveau les accompagnait. Elle regrette l'achat de cette maudite maison. Dans son petit logis de gardienne, elle pouvait, au moins, s'occuper et protéger ses enfants !

Elle maudit ses pas, elle maudit ses rêves, qui détruisent, petit à petit, ceux des enfants !

Depuis environ 6 mois, Alni a un nouveau travail. Elle a un poste d'assistante dans un cabinet de gestion en patrimoine immobilier.

Là encore Alni a voulu croire. Puisque le contrat était un CDI, puisque le salaire était satisfaisant, la situation ne pouvait que s'améliorer. Elle se bat encore et toujours, elle y met toute sa volonté, mais elle a vite compris : Si la volonté suffisait, il n'y aurait point de malheureux sur terre.

Même en y mettant toute sa détermination, elle ne changera en rien la situation. Alors elle ignore, s'ignore et s'efface. A son travail, elle existe. Pas chez elle. Dans sa maison, elle se contente d'être le gardien des deux êtres sans défense et elle "dort".

Tout pourrait aller bien, si dans les parages il n'y avait pas cet être démoniaque chargé de la réveiller de sa léthargie. En ce bas monde, qu'est venu faire cet être immonde ? Il est construit de bestialité, de barbarie, il suinte la férocité.

Quand tout autre être humain festoie une bonne nouvelle les bras ouverts et un sourire aux lèvres, lui la festoie à coups de points, accompagnés d'une persillade de gros mots.

Ce jour là, Alni était ravie de lui annoncer la bonne nouvelle. Croyant que ça allait lui faire plaisir, le calmer… Elle avait presque réussi à oublier la situation, l'espace d'un instant.

Cela n'arrive pas tous les jours, une augmentation de salaire de 700 francs d'un coup, après seulement 6 mois de poste. Mais en guise d'un sourire, ou même d'un rien, ce qui aurait été préférable, elle a eu des coups et encore des coups.

Les 700 francs d'augmentation insupportent "l'homme". Alni a certainement couché pour l'avoir, cette augmentation. Aucune importance, que son patron soit une femme. Voilà que dans le cerveau de ce demeuré, Alni couche aussi avec des femmes.

A partir de ce moment, Alni se jura de ne plus rien lui dire. Plus rien. Elle a pourtant beaucoup de mal à le faire. Elle a l'impression de trahir, quand elle ne dit pas tout. Elle souffre, mais elle tient bon.

C'est ainsi que le Noël suivant elle a "omis" de lui parler des cadeaux reçus. Entre autres, la somme de 500 francs offerte par les entreprises ayant travaillé avec le Cabinet, comme il en était d'usage, tous les ans. Elle n'est pas à l'aise. Cacher ce n'est pas son truc, mais mieux vaut son mal être que les coups.

Cependant, il en a profité aussi, sans le savoir. Avec ces 500 frs, Alni a acheté des cadeaux pour les enfants et, stupidement, pour lui aussi. Elle aimerait tant devenir égoïste, comme lui.

Comme Alni regrette ne pas lui avoir acheté une dose mortelle de poison. Cela aurait évité la continuité du calvaire de ses enfants.

Les jours se succèdent, les uns derrière les autres, sans aucune lumière à l'horizon. Les jours sont noirs, comme les nuits sans lune de plein hiver. Alni a peur du jour, peur de la nuit, elle a peur d'elle et d'autrui.

Encore un jour qui n'est même pas teinté de gris. Ce soir là, Alni rentre du travail et trouve sa fille quasi fracassée. Il a pratiquement tué sa fille pour quelques rayures sur sa voiture !!

Fani lui a demandé les rollers qui se trouvaient dans le garage, il a refusé. Comme toujours, M'sieur est occupé, soit avec son nectar, soit à le cuver. Fani va alors les chercher, mais ils sont hors de porté, elle est trop petite.

Pour les atteindre, elle est obligée de monter sur un muret existant dans le garage, où M'sieur avait entreposé quelques petites briquettes. Fani perd l'équilibre et tombe et du coup des briquettes aussi tombent sur la voiture.

Résultat, la voiture est rayée. Des rayures presque invisibles, mais pour M'sieur la voiture a bien trop de valeur, alors il massacre sa fille ! Son corps a tant de bleus qu'il ressemble à une aubergine.

Comme Alni aurait voulu le tuer… "Quel dommage que ce soit la voiture. Ces briques auraient dû tomber sur toi. Si elles avaient pu t'écraser de façon à ce qu'il n'y ait même pas un morceau de toi à ramasser. Qu'il ne reste rien de toi, pas un seul poil de ton corps". Mais, comme toujours, les mauvaises herbes ont du mal à disparaître. Dommage.

De la mauvaise herbe, Alni pense en être. C'est pour cela qu'elle, se plie aux gré d'un tortionnaire.

Alni manque de confiance, en elle. Ce ne fut pas toujours le cas, mais plus les années avancent plus elle entend retentir les mots de sa mère. Elle les croit, dans les moments de profond désespoir.

Toute son enfance, cette femme n'a pas arrêté de lui dire : "Dieu t'a marqué, quelque erreur il t'a trouvé". Cette phrase est la conséquence de la différence d'Alni. Parce qu'elle est née avec 2 dents et a un grain de beauté sur la joue droite, comme Marilyn Monroe, mais pas du même côté. Alni a souffert de cette "différence".

Souvent, très souvent, sa mère lui disait que seules les prostitués ont des grains de beauté sur le visage. Alni est mal dans sa peau, elle se demande pourquoi elle a ce grain de beauté, alors qu'elle n'est rien d'autre qu'Alni.

A l'âge de 12 ans, elle ne sait pas très bien ce qu'être une prostitué veut dire, mais, elle comprend que ce n'est pas bien, vu le ton de dédain employé par sa mère.

Pour remédier à son mal être et plaire à sa mère, elle s'acharne à faire disparaître cette marque de malheur. Elle prend une lame de rasoir et coupe tout au tour. Petit à petit elle enfonce la lame de plus en plus profond, mais ça lui fait mal, ça saigne beaucoup et elle a peur. Alors, elle abandonna "le chantier" et le laissa en état. Une plaie de plus, c'est tout ce qu'elle a gagné.

Pourquoi sa mère lui reproche des états dont elle n'est pas responsable ? Quel genre de mère est elle ? Alni ne comprend pas cette femme qui constamment rabaisse ses enfants, minant ainsi leur confiance en soi.

Aussi "indigne" soit l'enfant, n'est-ce pas le rôle d'une mère de lui transmettre de la grandeur et de la dignité, pour qu'il puisse grandir et s'épanouir ?

Cette femme a mutilé l'enfance d'Alni, adulte elle est estropiée et bancale elle ne peut avancer. Elle cherche appui et ne le trouve pas, de la sorte elle s'écroule dans l'incertitude de son pas boiteux.

C'est dans ces moments de faiblesse que cet homme prend le dessus. Tandis que lui avance, gagne toujours un peu plus de terrain, Alni régresse se sentant de plus en plus dévalorisée. Ces moments de doute sont autant douloureux que dangereux. En se culpabilisant de tout, Alni cesse de chercher ailleurs les fautes, laissant ainsi les portes ouvertes à toute ignominie.

C'est ainsi que, lors de ce dernier Noël de 1995, troublée d'avoir caché la somme de 500 frs, elle va croire l'incroyable, l'inimaginable.

Cette année là, la France a connu sa plus grande crise sociale depuis Mai 68, dont la grève de tous les transports publics.

Pendant toute la durée des grèves Alni, étant dans l'impossibilité de rentrer chez elle, reste sur Paris chez sa sœur. Bien évidemment, elle n'a pas pris cette décision toute seule, M'sieur était d'accord. Alni travaillait dans le 9ème arrondissement et sa sœur habitait le 13ème, Alni faisait, la plus part du temps, le trajet à pied. Parfois sa sœur venait la chercher en voiture mais c'était encore plus long.

Ce n'est pas le trajet qui est difficile pour Alni, c'est le fait de ne pas savoir ce qui se passe à la maison. Même si elle appelle, elle n'en saura rien, personne n'a de droit de parler. Elle aurait bien voulu rentrer chez elle, mais c'est impossible.

Alni entend encore la voix de sa Fani : "Tu restes encore longtemps"?

"Comment pouvais-je me douter du cauchemar que tu vivais ma Fani" ? "Si je savais, ne serait-ce qu'une once de ce qui se passait, je te jure ma fille, la quarantaine de kilomètres qui nous séparait, je les aurais fait à pied, d'une traite, pour te sauver des griffes de ce fou dangereux" "Pardonne-moi ce manque de clairvoyance"

Contrairement aux autres week-ends, pour les fêtes Alni ne rentre pas et attend sa famille sur Paris, puisque Noël sera fêté chez sa sœur.

Alni guette, par la fenêtre, bien que du 27ème étage la vision ne soit pas nette, l'arrivée de ses enfants. Dès leur arrivée, Alni a un pressentiment. Rien de bien précis, mais le regard des enfants ne brille pas, comme les autres Noëls. C'est un regard où l'on peut, presque, lire la peur… Un regard éteint, presque mort.

M'sieur a un regard fuyant, un sourire jaune, il est visiblement mal à l'aise. Pourquoi ? Alni ne le saura que 1 an plus tard. De toute façon, de M'sieur, Alni s'en fiche éperdument.

Par contre, Alni s'inquiète des marques indéfinissables que Fani a sur tout le visage, et sur son cou. Plus que des marques, ce sont des bleus minuscules par ci par là, comme si tous les vaisseaux du visage avaient éclatés. Au juste, Alni ne sait définir… Elles ressemblent à des marques d'une tentative de strangulation.

Alni questionne Fani, Marco et M'sieur. Tous, sans exception, débitent la même réponse : "c'est à l'école, quelqu'un a lancé un ballon sur le visage". Un ballon qui prend tout le visage ? Impossible !

"Un ballon ne peut faire des marques sur tout le visage et sur la gorge. D'ailleurs, il n'y a pas de trace de ballon, un ballon aurait laissé ses empreintes, pas ces marques." Alni demande : "qui est le garçon, j'irai le voir", et M'sieur d'un air énervé : "pas besoin, j'ai déjà été".

Malgré l'insistance d'Alni, ils n'en découdront pas, tous les trois. Alni laisse tomber. Ce salop avait encore gagné. C'est lui qui avait mis au point cette réponse.

Les grèves se terminent, Alni est contente, elle peut rentrer à la maison "surveiller".

Et puis, soudainement, M'sieur est prit d'une extrême gentillesse. "C'est fatigant, tout ce trajet, tous les jours". "Si tu veux, tu peux rester chez ta sœur, la semaine" "??!"

Pourquoi est-il si gentil, tout d'un coup ? La gentillesse ? Il ne sait pas ce qu'être gentil veut dire. C'est quoi, alors ?

Alni est surprise, mais elle sait que cette prévenance cache quelque chose. "Non, merci, je préfère rentrer". A ces mots il se met en colère. Pourquoi ?

Un an plus tard, Alni va comprendre le sens de cette proposition. Il voulait éloigner Alni. L'ignoble vermine voulait le champ libre. Libre d'Alni, pour donner libre cours à ses machiavéliques idées.

Alni commence à penser que tous les hommes sont démoniaques. "Que les hommes dignes de ce nom, veillent bien me pardonner".

Dans ses tendres années, un premier, souille ce qu'elle a de plus intime, violant son enfance et son existence. Un violeur comme tant d'autres. Un inconnu, exempt de devoirs et sentiments à l'égard d'Alni, si ce n'est le respect, auquel il a manqué. C'était un inconnu, Alni lui "pardonne". Après tout, de cet acte vil et dégoûtant, est né une rose blanche immaculée, un "Dieu". Le "Dieu" d'Alni.

Mais le second, sensé l'aimer, la protéger, dévaste, macule et encrasse tout ce qui l'entoure, jusqu'à l'ombre de son ombre. Démolisseur de son propre sang, cet homme est une erreur de la nature. Alni ne peut lui pardonner.

Beaucoup de gens disent, "le passé est le passé", il faut se tourner vers l'avenir. Alni serait d'accord, si ce n'était pas le passé qui dessinait et vous donne la clef de votre futur.

Or, la clef de son futur est restée dans le passé. Marquée par la désaffection de sa mère et son corps entaché, petit à petit, elle perd l'espoir de trouver sur sa route un forgeron de clefs.

Alors, elle escalade les murs, saute par dessus les toits, quoique, les glissades soient fréquentes, chaque fois qu'elle tombe elle se relève, trouvant sa force dans le sel de ses larmes. Mais les murs deviennent de plus en plus abrupts et la fatigue fini par envahir son corps.

Baisser les bras, Alni ne peut pas. Deux paires d'yeux la regardent et, comme une supplique, ils lui crient, la bouche close, "sauve-nous maman".

Qu'elle genre de mère serait-elle, si elle ne répondait pas à leurs supplications ? Elle se doit de revêtir la tenue de l'indifférence, s'armer de l'amour pour ses enfants et combattre, quitte à y laisser sa vie.

Lors de ses longues conversations avec son fils, Marco, elle comprend que la situation est encore plus invivable pour eux que pour elle.

Un soir il lui fait part de son intention de s'engager dans l'armée pour poursuivre ses études. Lui, l'antimilitariste, l'objecteur de conscience, qui refuse la conscription, voulait s'engager à l'armée ? ? ! Il fallait être désespéré, pour arriver à faire ce choix !

Depuis son plus jeune âge, Marco avait toujours dit qu'il refuserait de faire son service militaire. Alni l'avait mis en garde, en lui expliquant qu'il passerait le temps du service militaire en prison. Il acceptait cet état de fait. Marco, préférait la prison au port d'armes. C'était sa décision, Alni ne s'y opposait pas.

Alni pense que la décision prise par Marco, de s'engager dans l'armée, a été motivée par le refus de M'sieur de le laisser poursuivre des études et, peut-être, la situation de conflit permanent dans la maison.

Alni va donc, en cachette, voir un avocat, une connaissance. Elle lui explique la situation, de A à Z. Sa réponse tombe comme un couperet qui vous déchire de haut en bas "Ca ne va pas être facile. Je vous conseille de prendre tout de suite un avoué".

Puis, un jour, "sans gros orage", en forme de jeu, puisque devant M'sieur, elle parla à Fani d'un éventuel divorce. Fani la regarda et demanda : "Si vous divorcez qui aura la garde ?"

Encore une fois, Alni n'a rien compris et donna la réponse qu'elle pensait juste, à ce moment là. "C'est au juge d'en décider".

Bien que dans son intérieur, elle savait qu'elle ferait tout pour les garder avec elle. Tout, ne voulait pas dire mensonges, elle évoquerait, simplement, le penchant pour l'alcool et son extrême violence, tant envers les enfants qu'envers elle. Jamais Alni n'a pensé inventer des mensonges, pour obtenir la garde des enfants. Alni aime la vérité. Elle se ferait vérité !

Mais la réponse de Fani l'a fait reculer. "Alors je ne veux pas que vous divorciez" Alni a pensé que Fani voulait rester avec l'un au l'autre sans avoir à choisir. Et, le monstre jubilait, de son sourire tordu.

Alni, va en enfer ! Tu ouvres des routes sans jamais les emprunter, alors qu'au bout il y a la fin du cauchemar. Sois maudite !

Réveille-toi ! Tes enfants ont faim de paix et soif de repos. Que fais-tu donc endormie, quand le sang de ton sang crie ?


Suite



Article ajouté le 2009-07-31 , consulté 62 fois

Commentaires


blogcochon site : blogcochon.bloguez.com/ | le 31/07/2009 à 22:05:13
Ce n'est pas un homme, c'est un démon.
Didier
bernard site : humeursdebernard.over-blog.com/ | le 01/08/2009 à 11:57:43
vivement la suite !

j'ai créé une communauté "tronches de vie" sur mon blog les humeurs de Bernard .. suite,
colonne de droite pour s'inscrire, ça me ferait plaisir que tu nous rejoignes
dimdamdom59 site : dimdamdom59.bloguez.com | le 01/08/2009 à 15:50:21
Purée, c'est quand que tu vas nous annoncé le pire pour ce monstre. Chaque épisode, je ressens tes souffrances au plus profond de mon être. Dis nous juste qu'il est crevé ou qu'il en crève. Mais saches une chose, tu n'es pas coupable, tu es comme tu le dis si souvent, victime d'une éducation.
J'avoue que je reste sans mots, faut vraiment l'avoir vécu.
Je t'embrasse et au diable H1N1.
Je viendrais te visiter Lundi, c'est promi.
Bisous.
Domi.
Séchât site : sechat.blog4ever.com/blog/index-147496.html | le 01/08/2009 à 17:42:44
Bonjour Lina,

Comme je te l'ai déjà écrit, cet homme est inqualifiable. Un monstre, il n'a rien d'humain. Je pense à tous les pères du monde qui auraient été soulagés que les briques abiment la voiture plutôt que le crane de leur fille... J'ai tant de peine pour toi, de lire que ta mère elle aussi a beaucoup manqué d'humanité envers toi.

Tu sais, j'ai moi aussi le même grain de beauté que Marylin, mais sur la joue droite, comme toi! Franchement, les paroles de ta mère m'ont profondément choquées. Comme si avoir un grain de beauté pouvait déterminer notre vie!

Cela m'a fait penser à une réplique d'un personnage de "Carrie", le roman de Stephen King. Je ne sais pas si tu connais l'histoire. En tous cas, la mère dit à sa fille, Carrie, que seules les trainées ont leur règles. C'est exactement le même genre d'absurdité!

Concernant le concours de nouvelles, il me reste une semaine pour terminer et finaliser mon texte. Le résultat n'est pas avant mi novembre. Merci beaucoup pour tes encouragements! Je te tiendrai au courant, avec plaisir.

Passe un bon week end, et encore merci de tous tes messages ensoleillés sur mon blog.

Amitiés,

Séchât.

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