Elle 12


La formation d'Alni est terminée. Elle a réussi l'examen et a maintenant un diplôme en poche. Alni se met à la recherche d'un emploi, tout en sachant qu'elle ne pourra pas, en tout cas pas tout de suite, trouver un travail en rapport avec sa formation.

D'une part, parce que M'sieur pique des colères. Il est irritable et irritant, car comme Alni l'avait prévu, l'argent à volonté lui fait défaut. Et d'autre part, parce que les employeurs hésitent à vous confier un poste dès la sortie d'une formation. Ils doutent de vos compétences.

A ce "jeu" là, il faut de la persévérance et du temps, du temps Alni n'en a pas. Il faut vite trouver un travail, peut importe lequel, pour apaiser les colères de M'sieur. Encore une fois Alni se sacrifiera, pour qu'un semblant de paix règne.

En réalité, si M'sieur ne gâchait pas l'argent, il y en aurait suffisamment sans nécessité de se rationner.

Mais lui est, l'homme, le roi, à qui rien ne peut manquer, rien ne peut échapper. Il a la folie des grandeurs. Il veut s'acheter une bibliothèque / bar avec un prix affiché de 80 000 mil francs, rien que ça ?!! Cette fois, Alni ne cède pas. Il a crié, fait la tête, mais Alni a tenu bon. On ne peut aller à 200 à l'heure, quand la puissance du carrosse est de 100.

Cela fait quelques temps qu'Alni a admis son impuissance, quant à raisonner cet homme. D'ailleurs, pourquoi faire ? Il n'en vaut pas la peine, il est l'être humain le plus déshumanisé qu'Alni connaisse. Il est lâche, débile, égoïste et méchant.

Le bien-être des autres le gêne. La jalousie a été le seul sentiment qu'il a démontré à Alni lors de l'obtention de son diplôme. C'est aussi le seul sentiment qui le pousse en avant. Du coup, il est motivé, lui aussi, pour faire une formation de plombier.

Alni a trouvé un travail de "conseiller vendeur", chez Castorama. Elle est au rayon quincaillerie, ce n'est pas terrible mais, en attendant mieux, ça fera l'affaire. Au moins, il y aura un peu plus d'argent pour satisfaire de gros appétit de l'ogre.

Ils ont des horaires décalés, ce qui permet a Alni d'être plus tranquille quelques jours par semaine. Les soirs lorsqu'il est au travail, Alni a l'impression de se trouver au "paradis".

Alni vient à peine d'apprendre, il n'est jamais trop tard pour les bonnes choses, combien c'est agréable de rentrer, après une journée de travail, au foyer sans peur de trouver une atmosphère de guerre perpétuelle.

Quand il est présent, Alni rentre sans faire de bruit, à pas de chat, pour scruter le climat qui règne à la maison, pour se préparer physiquement et intellectuellement à ses agressions incessantes. Elle a toujours peur quand elle rentre, pour elle et pour les enfants.

Au fait, cet homme est si imprévisible qu'Alni a peur de tout quand, de près ou de loin, il est dans les parages. Alni avait raison d'avoir peur et, pourtant, elle n'avait pas encore connaissance de tout ce qui se tramait à la maison.

«Alni est demandée à l'accueil». Alni n'oubliera jamais cette phrase. Cet appel qui, elle ne sait pourquoi, l'a fait sursauter.

«Alni, il faut que tu rentres, il y a un problème chez toi». Qu'il y a un problème, Alni le sait, mais maintenant il y en a deux !

Alni est alarmé, le message n'est pas clair. Qu'est qu'il y a bien pu se passer ? Ses enfants ?! Est-il arrivé quelque chose à ses enfants ?!! Alni court, aussi vite qu'elle peut. Elle court pour attraper le train, elle court dans le train, pour accéder au premier wagon plus proche de la sortie, elle court dans la rue, elle court…

Alni court mais ses jambes ne vont pas aussi vite que sa tête. Sa tête est déjà à la maison, tandis que son corps, tremblant, est encore dans le train. Ce train qui, aujourd'hui, est lent.

Alni est presque arrivée. Plus elle se rapproche de la maison plus ses pas vacillent. Au fond, elle aimerait ne jamais arriver. Mourir là, sur le chemin, pour ne plus penser, plus voir, plus souffrir, plus exister, tout simplement.

D'ailleurs, existe-t-elle vraiment ? Bien sûr que non. De l'existence, elle n'en a que l'apparence. Un corps vide, voilà ce qui reste de son existence. Une coquille précaire, qui ne sert plus qu'à satisfaire les caprices d'un pervers aliéné. Encore quelques coups de plus et la coquille se brise. Si elle pouvait se briser, ici, maintenant !

Sa maison est à porté de ses yeux. Dehors, rien ne transparaît. Pas de signe de disgrâce, la maison semble calme. Alni se méfie de ce calme apparent, parce que maintes fois ce calme extérieur a caché des tempêtes intérieures.

Alni rentre, sur la pointe des pieds. Comme toujours, elle craint de réveiller l'instinct maléfique. Elle jette un coup d'œil à droite et à gauche, rien ne semble cassé, il n'y a donc pas eu de bagarre. Les enfants sont dans leur chambre et ne semblent pas blessées mais leur regard ressemble à celui d'une bête traquée. Ce qu'ils ont vu, Alni ignore.

Fab, le frère de M'sieur est à la maison. «Que fait-il ici ?» La maison a une odeur pestilentielle de bière, Fab aussi. Alni déteste l'odeur de la bière.

M'sieur est dans un coin, comme d'habitude, quand il fait une monstruosité, il joue le rôle de la victime. Il verse des larmes de crocodile. Alni ne croit plus en ses larmes, elles ont autant de fourvoiement et d'hypocrisie que de suffisance.

Lui aussi est soûl. De toute façon, il ne rate jamais une occasion de boire, c'est devenu une habitude. Par contre, les autres il ne faut presque pas qu'ils mangent. Normal, l'argent peut se faire rare pour son nectar.

Suivant les dires de Fab, M'sieur a tenté mettre fin à ses jours en "se pendant" dans le garage. Drôle d'envie de se suicider, quand on demande d'abord à son frère de venir à la maison. Tout a été bien calculé, voire chronométré, puisqu'une centaine de kilomètres les séparent…

Ce qu'il a fait, ou a envie de faire, Alni ne sait pas. Tout ce qu'elle sait c'est que grave, très grave, pour qu'il veuille faire croire à son envie de suicide. (Ce coup de théâtre a eu lieu en 1993 et Alni apprit le pourquoi fin 1996) Tout, Alni a tout imaginé, ou presque, mais elle était loin, très loin, de la vérité.

"Vous devriez parler, tous les deux, c'est grave." "Cela n'ira pas en s'arrangeant, il faut faire quelque chose." Alni écoute les paroles de Fab, sans en comprendre le sens. Alni veut bien faire quelque chose, mais quoi ? Si elle ne sait pas ce qui se passe, ni de quoi il parle !

"De quoi parles-tu ?" "Qu'est-ce qu'il se passe, je suis au courant de rien !"

"Ce n'est pas à moi d'en parler, c'est à J.P." Alni ne sait toujours pas aujourd'hui, si Fab avait ou pas connaissance du crime que son frère perpétrait et le couvrît. Alni est persuadée qu'il savait, si tel est le cas, lui aussi devrait être inculpé.

Gentiment, pour ne pas réveiller la furie de la bête, Alni questionne M'sieur. Pour seule réponse elle obtient, "RIEN, il ne se passe rien". "Tu cherches quoi encore?" "Je ne suis pas assez bien, pour toi, c'est ça?" "Tu en as marre, fous le camps". Alni n'insiste pas, elle craint ses réactions.

Les jours vont s'écouler, comme si rien ne s'était passé. C'est toujours comme ça, Alni doit se taire pour ne pas donner naissance à un conflit duquel les enfants en sortiraient les premières victimes.

Encore une erreur qu'Alni ne se pardonnera pas. Elle aurait dû "creuser" plus loin, plus profond. Elle aurait dû fouiller dans son cerveau, dans celui de ses enfants, forer celui du détraqué, pour inhiber ses instincts pernicieux. Mais rien, elle n'a absolument rien fait ! Elle aussi ne vaut pas mieux que lui, elle le lui a permis.

Alni a envie de s'arracher les yeux, ils ne lui ont pas servi. Alni a été stupide, elle n'a rien vu. Elle ne pourra plus jamais décrasser sa mémoire maculée, elle a été entachée à l'encre indélébile du souvenir. A tout jamais, elle devra supporter le lourd poids des regrets.


Suite



Article ajouté le 2009-07-29 , consulté 66 fois

Commentaires


blogcochon site : blogcochon.bloguez.com | le 29/07/2009 à 22:17:35
Ouahhh je reste sur ma fin, vite la suite...
Non, prend ton temps, je trouve ton récit très bien écrit, tous les jours nous apprenons et je crains le pire.
Merci pour ton passage.
Bonne soirée.
Didier
Séchât site : sechat.blog4ever.com/blog/index-147496.html | le 30/07/2009 à 12:47:47
Bonjour Lina,

Encore une fois, je crains le pire. Une fausse tentative de suicide, mais pour cacher quoi? Je sens qu'il a fait du mal aux enfants, mais je n'ose imaginer...

Merci du compliment que tu as écrit hier sur mon blog. Je ne poste pas vraiment de textes en ce moment, car je travaille sur un concours de nouvelles. Je ne pense pas que je puisse gagner, mais c'est une expérience intéressante.

Passe une belle journée.

Amitiés,

Séchât.
Arc-en-ciel site : cmaterre.blog4ever.com/blog/index-313566.html | le 30/07/2009 à 14:34:23
Bonjour Lina,

Je n'ose imaginer ce que tu as appris un jour et qui t'a sans doute plongée dans l'enfer... Pourtant, j'ai bien peur d'avoir deviné, et je comprends mieux encore que tu veuilles exhorciser tout ça.
Etre le jouet d'une manipulation perverse est terrible. La vue est brouillée, les repères ne sont plus les mêmes, la conscience de soi est altérée.

Tu as raison, Lina, quand tu dis qu'avant de pouvoir avoir pleinement conscience de ses devoirs, il faut avant tout Etre. Et l'on ne peut Etre qu'une fois libéré des fantômes du passé.

Je te souhaite une bonne continuation dans ta quête du Soi. Ne te culpabilise plus pour les choses que tu n'as pas vues, les choses que tu n'as pas faites. Un maître de la dissimulation, un jour, a jeté sur tes yeux un voile noir. Comment aurais-tu pu voir au travers ?
Concentre ta vision sur l'amour que tu portes à tes enfants et qui fait de toi ce que tu es aujourd'hui.

Bonne journée encoleillée.

Tendres pensées d'amitié,

Arc-en-ciel

PS : je te retourne le compliment, mon amie : ton histoire est digne de figurer au rang des best-sellers.

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