Elle 10


Un chez soi, comme cela sonne bien aux oreilles d'Alni. Puisque un chez soi est l'endroit où l'on devrait se sentir en sécurité, comment Alni pouvait imaginer que ce serait ici, dans ces murs embellis par ses mains, que le drame le plus écœurant, le plus abominable qu'une mère puisse vivre allait se produire ?

Elle a tant de fois pensée qu'un jour il l'a tuerai que cela ne lui faisait plus peur. Mais jamais elle n'aurait pu imaginer que cet homme pouvait faire pire. Car il y a pire que la mort. Le souvenir… d'actes abominables, impardonnables, impensables.

Le souvenir peut entacher à jamais l'existence, surtout lorsque ce sont des souvenirs d'enfance. Des souvenirs que l'on voudrait oublier… mais un lien les emprisonne pour toujours dans notre tête. Gravés dans l'âme, ils resteront enfermés dans notre mémoire comme un trésor maudit, sujétion d'un passé d'infortune. Les souvenirs ne s'effacent jamais. On peut, tout au plus, les reléguer dans l'obscur au fin fond du cerveau, sans jamais les oublier.

S'il n'y avait pas cet aliéné, Alni seraient la plus heureuse femme du monde. Ils pourraient être heureux, pourtant… Deux enfants gentils et en bonne santé, un travail, une maison, que demander de plus ? Mais il y a cette espèce de détritus qui gâche tout.

Comme s'il était le seul maître à bord, le seul habitant des lieux, c'est lui qui a choisi les meubles pour la maison, Alni n'a même pas eu le droit de donner son avis. Elle ne les aime pas trop mais, ce n'est pas grave. Il ne faut pas s'en faire pour si peu.

Pendant la semaine, Alni est en formation sur Paris, le week-end, elle retourne la terre de son futur jardin. Le terrain a certainement servi de décharge pendant quelques années. Il y a toute sorte d'objets enterrés. On y trouve des bidons et même des carcasses de voiture. Le promoteur ne s'est pas embêté, il a mis de la terre par-dessus au lieu de nettoyer.

Petit à petit, Alni débarrasse le terrain au maximum. Elle enlève des racines, des mauvaises herbes, des pierres, tout ce qui pourrait empêcher d'avoir un joli jardin. Alni veut y planter des fleurs de toutes couleurs, pour oublier la grisaille de sa vie.

En tout, elle aura retourné la terre du jardin 5 fois. Il faut s'occuper, parfois, pour oublier… Maintenant il y a un joli gazon, des fleurs et, quand ils en on le droit, les enfants sont ravis de jouer dans le jardin.

Alni est fière, encore une fois. Les voisins n'arrêtent pas de faire des éloges sur la maison. Il faut dire qu'ils ont tout modifié, même l'extérieur. Ils on revêtu les murs de briquettes, les allées, qui font tout le tour de la maison, sont en marbre, les 5 marches demi-rondes devant la porte d'entrée également en marbre mettent la maison en valeur et lui donnent l'aspect d'une luxueuse demeure.

Tout les voisins on oublié que c'était une maison "Phoenix" et Alni également. Lui aussi est fier. Une fierté plus proche de la vanité, un orgueil malsain… Ce n'est pas une satisfaction personnelle d'avoir réussi, un sentiment empreint d'estime, non, c'est juste parce qu'il en fait voir aux autres, comme il dit.

C'est Noël et Alni le fêtera chez elle en compagnie de Dida, Manu et de leurs 2 enfants. La mère d'Alni aussi viendra passer Noël en France.

Alni appréhende la venue de sa mère. Elle passe son temps à critiquer tous les faits et gestes d' Alni. Elle devrait se regarder d'abord et critiquer ensuite. Alni aurait tant de reproches à lui faire… Mais Alni s'abstiendra, encore une fois.

Alni n'aime pas la période de fêtes. Les fêtes ont pour elle un goût amer. Trop de noëls seule, trop de mauvais souvenirs. Et ce noël-ci n'échappera pas à la règle.

Cette femme, sa génitrice, que l'on dit être sa mère, a encore déclenché une dispute. Pourquoi est-elle si méchante ? Pourquoi, il n'y a qu'elle qui fait bien et tout ce que les autres font est mauvais ?

De la sorte, cette femme n'a jamais dit à un seul de ses enfants, une seule fois, rien qu'une, "c'est bien mon enfant" ? Toujours à critiquer, estimer, inspecter, pour finalement contrôler. (Elle a aujourd'hui 84 ans et n'a toujours pas fait un compliment à un de ses enfants).

Cette femme aime contrôler tout et tous. Est-ce une vengeance sur son passé malheureux ? Alni sait qu'elle aussi a souffert. Mais pourquoi, à sont tour, fait-elle souffrir les autres ? On dirait qu'elle le fait volontairement et que cela lui procure une certaine satisfaction.

Pourtant, comme il est facile d'épargner l'affliction d'autrui, quand nous-mêmes avons souffert. Mais, c'est chose aisé, pour cette femme, de briguer un soir de noël.

Alni ne lui garde pas rancœur. Depuis longtemps, elle a gommé de sa mémoire vive les "fautes" que sa mère a pu griffonner dans la feuille blanche de sa conscience déjà tourmentée. Alni l'appelle, aujourd'hui, tous les soirs, comme si rien ne s'était passé.

Mais, les mots qu'elle a prononcés ce soir là sont durs, pénibles à entendre et à supporter. Surtout qu'ils ne reflétaient pas la réalité et venaient de sa propre "mère". Alni part pleurer dans une des chambres et elle, elle crie, blasphème, extrapole.

- Pute, tu choisis le plus mauvais pour ton fils. Je ne veux même plus manger. Je veux partir d'ici. Tu n'es qu'une vache. Tu es maudite.

Tout le monde la regarde. Tous se demandent de quoi elle parle. Elle a parlé sans même avoir compris à seul mot de la conversation qu'Alni venait d'avoir avec son fils.

Pour le repas de noël, Alni a préparé deux plats. Le plat traditionnel de son pays, évidemment, et un autre plus proche de la tradition française. Alni était sûre que son fils ne voulait pas du plat traditionnel portugais, elle lui posa, néanmoins, la question. Sa réponse confirma les soupçons d'Alni, il n'en voulait pas, c'était son choix. La conversation s'était déroulée en français, c'est pourquoi la mère n'avait rien compris.

Alni sert donc ses enfants, tel qu'ils l'on choisi. Tandis que les deux enfants d'Alni, ainsi que ceux de sa sœur, mangeaient exactement la même chose, la mère n'a vu que l'assiette d'un. Pourquoi? Personne ne le sait. Pourtant, il y a quelques années, cet enfant elle a voulu le "vendre" !? Veut-elle se racheter ? Personne ne le saura jamais.

C'est dans des moments comme ceux-la qu'Alni se sent au bord du gouffre. Elle se sent seule, pas de père, une mère, qui n'en est pas une et un bourreau en guise de mari. Sans ses enfants, elle aurait basculé dans le néant. Pour eux, elle doit tenir. Elle tiendra.

Aujourd'hui, Alni supporte mal la période de fêtes. Elle fête noël, plus par obligation que par envie. Si le choix lui revenait, elle bannirait Noël, ainsi que les autres fêtes, du calendrier.

Malgré l'aversion qu'elle a du mot espoir, à chaque nouvelle année à venir, elle "aspire". Encore et toujours, gommer de sa mémoire les mauvais souvenirs. Mais les années passent et elle ne les oublie pas. Pour son malheur et aussi celui de ceux qui l'entoure, ils se cramponnent à elle comme le fer aux sabots d'un cheval.

Chaque année qui se termine, les même mots : l'année prochaine ça ira mieux. Une attente interminable qui n'aura de fin qu'après l'inexistence….

L'envie de lutter a déserté Alni. Elle ne luttait pas pour gagner, simplement pour vivoter, pour survivre... Ne vaut-il pas mieux la mort ?

D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, sa vie fut un perpétuel combat. Maintenant, son corps n'est plus qu'un pitoyable grenier d'obscurs souvenirs et d'abominables cauchemars.

Sa volonté est inhibée, son cerveau anesthésié, elle agit en automate. Plus de rêves, plus d'espoirs, plus d'envies, pourquoi se battre ? Pour cet état que l'on appelle "vie" et dont elle ne connaît que la "sousvie" ?


Suite



Article ajouté le 2009-07-26 , consulté 64 fois

Commentaires


dimdamdom59 site : dimdamdom59.bloguez.com | le 27/07/2009 à 14:11:42
Sur cette partie d'Elle, je n'ai envie de retenir que ces mots :"Sans ses enfants, elle aurait basculé dans le néant, pour eux elle doit tenir et elle tiendra"
Je suis sûre que ces enfants là te seront toujours reconnaissant d'avoir tenu, et aujourd'hui ce sont eux qui t'offrent l'arrivée d'une nouvelle génération, n'est-ce pas que du bonheur.
Je sais Lina, c'est dur d'oublier ce passé, mais quand on est arrivé si loin, qu'on a gravi tant de marches pour y arriver, ce serait dommage de tout laisser tomber. Et maintenant tu es si bien entourée, voilà ta récompense. Pour la maladie, tu te dois encore une fois d'être forte et surtout ne pas la laisser s'installer et cette fois tu n'es plus seule, tu as une vraie famille.
Je t'embrasse.
Domi.

Séchât site : sechat.blog4ever.com/blog/index-147496.html | le 27/07/2009 à 15:00:52
Bonjour Lina.

Ce nouveau chapitre me laisse présager le pire. J'imagine toutes sortes de choses concernant le drame que tu évoques.

Les fêtes de fin d'année sont souvent synonyme de tristesse pour beaucoup de monde. J'ai perdu des êtres chers, et fêter Noël était devenu difficile pour moi. Puis au fil des années, je me suis rendu compte combien j'étais chanceuse d'avoir d'autres êtres chers avec qui partager de bons moments. A partir de là, j'ai toujours essayé de faire des fêtes de fin d'année une occasion de se réunir, de rire ensemble.

J'espère qu'aujourd'hui, tu peux passer ces fêtes avec tous ceux que tu aimes, dans la joie et les rires.

Passe une belle journée, et encore une fois merci de ta gentilesse lors de tes passages sur mon blog.

Avec toute mon amitié,

Séchât.
petitcochon site : blogcochon.bloguez.com/ | le 27/07/2009 à 17:38:29
Bonjour Lina,

De passage régulièrement sur ton blog, pour lire la suite de "elle".
Je te souhaite beaucoup de bonheur.
Didier
Arc-en-ciel site : cmaterre.blog4ever.com/blog/index-313566.html | le 27/07/2009 à 19:17:18
Bonsoir Lina,

Les blessures d'enfance sont les plus difficiles à cicatriser, parce qu'elle nous ont touché à un moment de notre vie où nous étions les plus fragiles.

Puis l'amour que nous donnons à nos propres enfants et celui qu'eux-mêmes nous offrent en retour nous consolent de nos chagrins, nous donnent le courage d'avancer, même si, comme tu le dis, on n'oublie jamais vraiment les souvenirs.

Comme Séchât, j'imagine le pire pour la suite de "Elle". Il doit être douloureux pour toi de remuer tous ces souvenirs et pourtant, tu as le courage de les affronter. C'est ta force. Elle est là, présente, en toi. Et elle t'aidera encore à surmonter d'autres épreuves. Je n'ai aucun doute là-dessus.

Je te remercie pour tous ces beaux messages que tu déposes sur mes blogs. Ils me vont chaque fois droit au coeur car ils sont toujours d'une grande justesse.

J'espère que tu ne souffres pas trop aujourd'hui et je te souhaite une douce et bonne soirée.

Avec toute mon amitié,

Arc-en-ciel


Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie "  "Elle" Quête du Soi "

Retour aux articles


Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion

Créer un blog gratuit avec Blog4ever