Elle 3


Alni finit à peine de prononcer ces mots qu'aussitôt elle les trouvât injustes. Oui, injustes envers sa sœur car, au fond de son cœur, elle sent que sa sœur l'aime.

Bien qu'elles n'aient jamais parlé, il y a des regards qui ne trompent pas et Alni se souvient du regard de sa sœur. Ce regard chargé d'un long discours muet, que seul un cœur aimant peu prononcer, celui de sa sœur, son âme jumelle.

Parce qu'elles viennent d'un monde à part, elles n'ont jamais prononcé le plus simple des mots : "je t'aime", un monde où tout est interdit. Un monde rude où tout, même le simple fait de témoigner une marque d'affection, prend un air de crime. Leur mère leur a inculqué cette pseudo "éducation" où il n'y a que des interdits et des tabous, même l'amour dans sa plus simple définition.

Alni perçoit les mots qu'elle vient de prononcer comme un coup de poignard envers sa sœur, d'autant plus qu'elle n'a pas encore été la voir en Normandie. Elle culpabilise.

Tout se mélange dans sa tête, l'envie de voir sa sœur, l'envie de voir son enfant et, pour finir, l'envie de retrouver un travail. Les jours passent et Alni ne trouve pas un travail stable, juste quelques heures de ménage.

Le mois de juillet est déjà bien avancé. Etant donné le manque de travail, Alni décide de partir avec sa cousine, Fati, au Portugal, pour passer l'été. Le voyage se fera en voiture, ce sera long mais Alni veut voir son fils.

Le voyage s'est passé à merveille. Il fut long, 1800 km à 1900 Km ce n'est pas rien, mais il fut super. Ils étaient 4 dans la voiture, Alni, Fati, Julie, une amie et le cousin d'Alni, mari de Fati. -Fati et son mari étaient cousins germains, un mariage co-sanguin-
Les 3 filles ont chanté à tue-tête, pratiquement, pendant tout le voyage. Pauvre "chauffeur"….

Alni appréhendait l'arrivée. Elle avait peur de trouver son fils dans de mauvaises conditions. Elle avait tort ! Son fils semblait épanoui. Des petites joues bien rondes, un sourire éblouissant et dans ses yeux l'éclat de toutes les étoiles du firmament.

Malgré cela, Alni questionnait, sans cesse, son fils dans le jardin, loin du regard de sa mère. Ses réponses furent toujours les mêmes : "je vais bien maman, grand-mère est gentille." C'est vrai qu'il ne semblait pas souffrir de son absence, ni manquer de rien, mais Alni avait des doutes… Alni pense que si perspicace soit un enfant, ses yeux ne peuvent aller au-delà de ce qu'ils voient.

Pour Alni, l'enfant ne traite pas l'information du regard comme la plupart des adultes. Elle pense que pour eux l'information doit être précise, afin qu'ils puissent se rendre compte si l'atmosphère qui les entoure est saine ou non. Ainsi lorsque l'on gronde un enfant avec le sourire, il comprend cela comme une forme jeu et non pas comme une réprimande.

C'est pourquoi, pendant des jours, Alni passe son temps à "espionner" sa mère. Ce n'est pas joli, soit, mais elle veut avoir la certitude que tout va bien. Ainsi, lorsque le moment de partir viendra, elle pourra repartir le cœur "tranquille."

La première semaine de son arrivée au village, il y avait un va-et-vient de villageois. Ils venaient demander des ses nouvelles et lui apportaient des produits de la ferme. Ils étaient tout sourire, à croire qu'ils n'étaient plus qu'un tas de dents… Méfiance…

Tout ça rien que pour elle ? Alni n'en reviens pas. Ce serait-elle trompée à leur sujet ? Bien sûr que non ! Les plaies sont encore béantes. Ca fait encore mal, au plus profond de son être.

Alni ne comprends pas. Elle a des soupçons sur le bien fondé de leur soudaine gentillesse. Elle se méfie d'eux, ce sont des gens qui donnent avec la main droite et reprennent avec la gauche.

Que les Dieux veuillent bien pardonner Alni, pour ces idées malsaines. Mais elle, pour l'instant, ne peut faire autrement que de les pester.

Peut-être est-ce les Dieux qui on oublié ce coin reculé de son pays ? Ou, est-ce, peut-être, Alni qui devient aigrie ? Peut-être….

Restons avec les peut-être et ce vil sentiment qu'Alni ressent pour eux, la pitié. Ils sont des victimes de leurs pensées arrêtées, veuillent les Dieux leur venir en aide, car Alni n'en fera rien. Elle ne peut leur pardonner car le pardon n'appartient qu'au Dieux. Elle ne peut oublier car marquée au fer rouge son corps brûle encore. Puisque, leur âme est impure, qu'ils restent damnés pour l'éternité.

Alni ne fait plus attention aux qu'on dira-t-on. Elle sort, s'amuse, joue avec son fils sans insouciance. Il faut profiter de tous les petits instants et Elle profite puisque les jours avancent et elle devra repartir.

Et comme il est arrivé vite, ce jour maudit…

Il est tard. Dans quelques instants, la nuit va disparaître sous les premiers rayons de soleil, mais Alni n'arrive pas à dormir. Elle connaît bien se sentiment qui l'envahi, un mélange de peur, de tristesse et de nostalgie : la mélancolie.

Elle se souvient de quand elle était petite, même avec tous les problèmes familiaux, elle arrivait à faire le pitre. Elle avait la joie de vivre, malgré la faim, le froid et l'ennui. Mais, aujourd'hui, elle a perdu tout ça. Ses sourires sont figés, ses pensées glacées, son visage meurtri.

Sa jeunesse disparaît, peu à peu. Les traits ronds de l'enfance on fait place à un visage étranger. Elle n'aime pas le reflet que lui renvoi le miroir. Ce visage ressemble à une carte postale jaunie, où le paysage a disparu, oubliée dans un tiroir avant d'être arrivée à destination.

Le miroir, elle peut ne plus le regarder, mais le regard des autres, sont autant de miroirs qui vous renvoi, à chaque instant, l'image que vous voulez oublier. Ceux-là vous ne pouvez fuir, à moins d'être mort.

Sur son visage endeuillé, seules les larmes trouvent encore un chemin. Elles creusent des sillons et font un trajet, quasi immuable, une course folle, qui va de ses yeux hagards à sa bouche bée, finissant par inonder son cœur tourmenté.

Les souvenirs l'assaillissent. Comme il paraît lointain, son rêve de défendre les iniquités… Comme il paraît lointain son rêve d'avocatie. Qu'il était beau son rêve de justice. Qu'il était beau, le temps de l'insouciance. Cet instant où l'on peut se détacher de tout et de tous pour ne vivre que ses rêves... Et pourtant, ce n'était "qu'hier"…

Des souvenirs, voilà tout ce qu'elle a pour vivre. Elle a son passé mais aura-t-elle un avenir ? Elle n'a pas fini son enfance et voilà qu'il lui faut assumer la vie d'adulte, une vie d'adulte, à l'avenir incertain. Comme la vie est cruelle, parfois !

La vie! Quel beau mot. Quel sens lui donner, si votre corps ne fait plus que respirer. Victor Hugo disait : "Ceux qui vivent sont ceux qui luttent" Alni en doute.

Le soleil vient de se lever. Le jour du départ est arrivé.

Voilà, qu'il faut partir, alors qu'il lui semble être à peine arrivé. Quelle sensation étrange, envie de rester, envie de partir… Alni regarde son fils et comprend que son corps partira mais que son cœur restera coincé ici, en ce lieu, avec son petit bout.

La vie qui est pour les uns "un long fleuve tranquille" ressemble pour d'autres à une mer tourmentée. C'est ainsi qu'Alni voit la vie.

Elle se débat, dans cette mer agité, fait des efforts surhumains pour ne pas couler, regarde d'un coté et de l'autre, rien à l'horizon, pas une seule bouée, rien qu'Alni et son désarroi. Et, des années durant, cette mer ne cessera de la faire couler, chaque fois un peu plus profondément.

Si profond que, bien qu'Alni ne le sache pas encore, le billet qu'elle vient d'acheter sera son passe droit vers l'enfer. Un enfer qui va durer quatorze longues années. Un voyage interminable où les arrêts existent mais qu'elle ne pourra emprunter…

C'est à partir de ce deuxième départ qu'elle va connaître la véritable fournaise. Un feu qui va la consommer peu à peu. Elle qui jusque là avait été, plus au moins, l'auteur de sa vie va devenir la spectatrice de sa propre "mort". Telle une marionnette désarticulée, elle sera emportée hors son gré vers l'inhibition totale de son esprit et de son corps.

Aussi surprenant que cela puisse paraître, c'est dans le pays des droits de l'Homme qu'Alni va connaître le plus abominable crime qui puisse exister en ce bas monde.

Cependant, ce pays qu'elle aime tant n'est pas coupable. Le coupable est un homme, un seul. Un homme indigne d'être considéré comme un être humain car il est bien moins que de la vermine.

Si Alni le surnomme de la sorte, c'est parce que deux êtres innocents, sans défense, ont été sa cible. Ils ont enduré des supplices et souffert le martyre. Alni ne fut pas la seule "dépouille" de ce monstre.


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15-07-2009 | 319 vues

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Commentaires


dimdamdom59
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le 15-07-2009 à 10:36:21
J'aime lire "Elle", seulement j'ai un goût amer, car je peux, maintenant mettre un visage à "Elle" et je commence à vraiment bien la connaître et du coup je voudrais que cette histoire en soit autrement, j'ai tellement peur d'arriver au mot "Fin".
Bisous doux Alni.
Domi.


--->Bonjour Domi,

Tes bisous ont été doux comme le miel. Ce visage est le visage de la renaissance, lorsqu'Alni disparaît afin de redevenir Lina. Une Lina torturée dans ses pensées, certes, mais qui lute pour oublier…

Belle journée à toi, bisous printaniers, Lina
Séchât
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le 15-07-2009 à 17:56:23
Bonjour Lina.
J'ai commencé la lecture de cette troisième partie heureuse de tes retrouvailles avec ton fils, mais je l'ai terminée en me demandant ce que la vie avait encore pu te faire endurer.
J'ai vu dans ta catagorie "Oubliettes" que des lecteurs t'ont poussé à retirer ta biographie du blog. Ca m'a mis en colère! Je suis heureuse de voir que tu l'as remise en place. Ecrire peut être un si grand soulagement lorsque l'on porte en soi un poids trop lourd, des souvenirs insupportables. J'espère que peu à peu, tu te sentiras plus légère, et apaisée.
J'espère aussi que le partage de ton expérience aidera ceux qui la liront à réfléchir. Les êtres humains sont si faibles, ils préfèrent porter des oeillères plutôt que d'affronter des témoignages trop durs pour eux. C'est triste...
Alors je te dis merci, de tout mon coeur, pour partager avec nous tout ce que tu as à dire.
Je t'envoie toute mon amitié.
Séchât.
Line
le 15-12-2009 à 18:07:45
Bisous Lina


je continue
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